Mais où vas-tu, « Marianne » ? par Daniel Cohn -Bendit
Publié le 16 Mai 2009
N’ayant pour l’heure d’autre « invitation » à débattre avec vous et vos lecteurs que la singulière apostrophe que
m’a récemment adressée Nicolas Domenach (« mais où vas-tu, “Bendit” ? » dans le no 628 de Marianne, du 2 mai dernier), je fais donc contre mauvaise fortune bon cœur et saisis cette « occasion » pour répondre au procès des plus sommaires
qu’il m’intente.
Sur la forme tout d’abord, et c’est une précision qui, pour moi, est loin d’être un détail : je m’appelle Cohn-Bendit.
J’y tiens. Je tire – excusez du peu – une certaine fierté du patronyme que mes parents m’ont transmis. Son amputation répétitive par Nicolas Domenach rappelle étrangement le sort qu’une bien
basse littérature lui réserve depuis plus de quarante ans. Pure maladresse sans doute chez ce journaliste, même si cette « maladresse républicaine » ne manque pas de faire
« malaise ». Nicolas Domenach a certainement une grande plume, mais avouons qu’il la trempe là dans une bien mauvaise encre.
Il reste que, sur le fond, le titre de son papier et les accusations qui suivent supposeraient a minima que son auteur apporte, faits et propos avérés à l’appui, la
justification de ce qui me vaudrait de mériter le qualificatif peu amène de « bandit ». Si c’est le droit de Nicolas Domenach de se poser en procureur, c’est autre chose de n’étayer son
réquisitoire que sur des arguments factices et des sous-entendus médiocres.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Nicolas Domenach, réputé fin analyste politique, ne fait pas dans la dentelle. La presse d’opposition en France
manquerait-elle à ce point de « traîtres » et de « salauds » à fustiger qu’elle se croie en devoir d’en inventer ? Si le manichéisme politique a « bonne
presse », semble-t-il, je ne suis pas persuadé qu’il suscite toujours un journalisme politique de qualité.
Je n’ai jamais appelé les écologistes italiens à s’allier à Berlusconi. En revanche, j’assume leur avoir conseillé de
« ne pas regarder que sur [leur] gauche ». De fait, aux dernières élections générales, les verdi avaient choisi de s’allier à l’extrême gauche.
Avec 3 % des voix, les verts italiens et Rifondazione Comunista se sont retrouvés pratiquement rayés de la carte politique pour avoir, à mon sens,
totalement négligé la société civile et les centaines de milliers d’adhérents des grandes associations environnementalistes du pays. La lecture partiale par Nicolas Domenach d’un résumé très
partiel qu’en a publié le Corriere della Sera ne saurait, je le crains, tenir lieu de fait, au sens journalistique du terme (ou alors, la déontologie de
ce métier aurait beaucoup évolué sans que je m’en aperçoive).
Marianne n’était pas présent quand, le 28 avril, je me suis exprimé devant les Verts tchèques, aujourd’hui alliés de
la droite, et que je les ai invités à « regarder sur [leur] gauche ». Je fais grâce à Nicolas Domenach de toutes les déclarations que j’ai pu tenir ces dernières semaines en Hongrie, en
Autriche, aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne, au Luxembourg ou au Parlement européen… Je crois qu’il prendrait cependant conscience de la cohérence de ma démarche politique, bien loin des
arcanes élyséens qui semblent capter toute son attention.
Oui, j’ai conscience de détonner sérieusement dans cette étrange campagne pour les élections européennes, totalement
phagocytée par un omniprésident et une précampagne pour un scrutin présidentiel qui aura lieu dans trois ans, en m’obstinant à vouloir parler d’Europe en France et aussi ailleurs, avec pour
unique ambition de siéger à Strasbourg.
Mais puisqu’il semble m’être fait devoir par Nicolas Domenach de préciser mes positions à l’encontre de tel ou tel compétiteur dans la course à l’Elysée, je
m’exécute.
Oui, j’ai des divergences avec François Bayrou, qui, de mon point de vue, ne sont pas négligeables. Mais elles sont, puisqu’il faut le rappeler, incroyablement
moins nombreuses que les oppositions que je nourris à l’endroit de Nicolas Sarkozy et de la politique qu’il mène.
Ce que je reproche fondamentalement au François Bayrou d’aujourd’hui, c’est de placer, comme trop de personnes déjà au PS et à l’UMP, son obsession présidentielle
personnelle et permanente au-dessus de tout, au-dessus même de ses convictions européennes autrefois exemplaires. Autre précision : j’ai effectivement plusieurs fois rencontré Nicolas
Sarkozy durant la présidence française de l’Union, lors des habituelles réunions qui se tiennent dans ce cadre avec tous les présidents de groupe au Parlement européen. D’où la fameuse photo et
sa fielleuse légende qui illustre l’article de Nicolas Domenach.
Mais, je l’avoue, j’ai conscience de pouvoir choquer quelques âmes sensibles en ayant la faiblesse de penser que l’antisarkozysme
monomaniaque auquel s’adonnent certains n’est que le triste reflet du sarkozysme qu’ils entendent dénoncer, en laissant penser qu’il n’est d’enjeu politique que national, que la France
serait une île culturellement et économiquement aussi autosuffisante qu’une bonne partie de la classe politique qui prétend parler en son nom.
Enfin, à l’adresse de Marianne, je veux dire, et en concluant là pour le moment (avec l’espoir que nous aurons très vite
l’occasion d’en débattre ensemble), que j’ai du mal à saisir la cohérence qu’il y a à dénoncer systématiquement l’accaparement de l’Europe par des élites financières et bureaucratiques et à
participer activement à l’effacement des véritables enjeux d’une élection qui est pourtant la seule à permettre aujourd’hui aux citoyens de s’exprimer directement sur ces
questions ?
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