Procès AZF. Les experts, un feuilleton brouillon
Publié le 30 Mai 2009
Procès AZF . Les spécialistes s’affrontent depuis le début sur la cause de l’explosion , a la barre des témoins.
TOULOUSE, de notre correspondant GILBERT LAVAL Source liberation.fr
Ce pourrait être un sujet de philosophie au baccalauréat : y a-t-il une vérité du chlore et des nitrates ? Depuis trois mois maintenant qu’il planche sur l’explosion de l’usine AZF le 21 septembre 2001, le tribunal de Toulouse n’en finit pas de raturer sa copie. Où ce qui est présenté comme des évidences se révèle soudain ne plus en être, où des experts viennent contrarier les thèses de la partie qui les rétribue. L’accusation met en cause une supposée mauvaise tenue de l’usine où toutes les règles de sécurité n’auraient pas toutes été respectées. C’est, selon elle, un ouvrier qui aurait accidentellement mélangé du chlore et des nitrates provoquant le cataclysme. La défense de Total-Grande Paroisse maintient au contraire que ses salariés sont si parfaitement formés qu’ils n’auraient jamais pu commettre ce mélange interdit tant le dichloroisocyanurate de sodium (DCCNa) est identifiable par son odeur asphyxiante. Cette impossibilité serait d’ailleurs établie depuis une reconstitution en 2002 où, trop irrités, acteurs et témoins auraient dû interrompre une séance de pelletage dudit DCCNa.
Un kilo au sol. «J’en avais assez d’entendre ça», explique l’avocat de la mairie de Toulouse partie civile. Me Christophe Léguevaques a donc procédé mercredi à une petite contre-reconstitution amusante sous le nez du tribunal lui-même. Ouvrant un bocal de ce produit pour piscine acheté le matin même, il en répand un kilo au sol avant que le président Thomas Le Monnyer n’ait le temps de s’opposer à l’expérience. Et le fait est que si l’impression d’être à la piscine flotte un moment sur la salle d’audience, la cour n’est en rien incommodée. «Maître, vous rangerez vos petites affaires», a seulement sourit le président, préférant suspendre l’audience. «Et même pour balayer ce DCCNa, je n’ai pas eu besoin de m’équiper du masque à gaz à cartouche qui aurait été indispensable, selon ce qu’affirme la défense», s’amuse l’avocat. Laquelle défense proteste que la DCCNa de Christophe Léguevaques n’est pas le même que celui de l’usine AZF. Mais ce dernier s’évente avec la fiche technique de son produit qui, selon lui, indique qu’il s’agit bien de la même chose. Montrer tout et le contraire de tout est le propre d’un débat contradictoire comme la Justice est censée en organiser.
Hangar. Ainsi, il y a, le même jour, un géomètre expert judiciaire qui vient expliquer que le hangar des nitrates se trouvait à tel endroit avant d’être soufflé et un éminent géographe de l’Institut géographique national (IGN), cité par la défense, assurant que ledit hangar pouvait très bien se trouver à 1,70 mètre de là. Ce qui aurait pu suffire à déplacer l’endroit de l’explosion et donc sa nature (accidentelle ou volontaire). L’expert et le géographe assurent tous les deux que leur méthode de travail ne laisse aucune place au doute. En l’occurrence, c’est le public de la salle d’audience qui se met à douter.
De ce procès, attendu depuis huit ans, devait naître la lumière et c’est le brouillard qui s’épaissit au fil des semaines. Dans le défilé ininterrompu des experts en toutes matières, tout se passe comme s’il y avait toujours un expert plus expert que le précédent pour venir le contredire. Le pétrolier Total n’a pas lésiné dans cette course à l’expertise, signant contrat avec ce que le monde scientifique produit de meilleur. Ce qui a le don d’exaspérer le procureur Patrice Michel, qui ne rate pas une occasion d’expliquer que le ministère public n’a pas les fonds suffisants pour suivre à cette table de jeu.
Le public ne saura pas combien a pu coûter à Total le travail de tel professeur enseignant aux Etats-Unis venu moquer à la barre le rapport des experts judiciaires comme ressemblant au «travail d’un étudiant qui veut prouver quelque chose à tout prix». Ce procès qu’il suit lui aura au moins montré que la vérité dans les palais de justice peut aussi être une question d’argent.
Bout de mur. Mais la vie est pleine de surprises. Ainsi ce chercheur du CNRS à Poitiers dûment rétribué par Total, qui met singulièrement à mal la thèse de son donneur d’ordre. Selon ses travaux, le tas de 300 tonnes de nitrates aurait très bien pu exploser sans l’aide d’un missile terroriste : une première explosion due au mélange chlore et nitrates y aurait propulsé un bout de mur à une vitesse suffisante pour le faire exploser à son tour. Pour le coup, c’est la défense de l’industriel qui désespère. Au moins le temps qu’apparaisse un nouveau témoin qui viendra démontrer le contraire devant le tribunal. Il y a encore un mois de procès à écluser.
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